Le pouvoir des femmes est-il l’antidote aux violences conjugales?

Le pouvoir des femmes est-il l’antidote aux violences conjugales?

Certains fléaux sont chiffrés, d’autres guère. Les violences conjugales figurent dans la première catégorie et les statistiques les concernant sont d’autant plus glaçantes qu’elles sous-estiment très probablement l’ampleur du phénomène. Ces violences touchent principalement les femmes  (+/- 9% dans le monde). Même s’il n’épargne nullement nos contrées, ce phénomène est particulièrement marqué dans les pays du sud, où les inégalités entre les sexes sont souvent énormes. Nombre d’auteurs féministes ont vu dans ces inégalités l’un des facteurs principaux expliquant ces violences. La violence conjugale résulterait du pouvoir dont jouit l’homme dans le ménage: financièrement dépendantes de leur mari, celles-ci seraient à sa merci. Certes mais cela reste à démontrer. On peut bien sûr brandir des corrélations montrant que les inégalités de genre et la prévalence des violences conjugales au sein d’un pays sont corrélées (ce qui n’est en fait pas si évident…). Ainsi, une étude d’Anna Aizer (Brown University) publiée en 2010 montre qu’à mesure que l’écart de salaire entre hommes et femmes diminuait aux Etats-Unis (entre 1993 et 2003), les violences conjugales touchant les femmes diminuaient également. Ceci s’expliquerait par le plus grand “pouvoir de négociation” dont bénéficieraient ces dernière lorsque leur salaire se rapproche de celui de leur conjoint. Ceci étant, corrélation et causalité sont deux choses différentes comme le montre la forte corrélation entre l’évolution de la consommation de fromage et le taux de décès dus à l’étouffement par ses draps de lits aux Etats-Unis. En ce qui nous concerne, il est également possible que les violences conjugales soient confondues avec d’autres pratiques sans être une conséquence directe du pouvoir plus important dont bénéficient les hommes dans le ménage. Pour mettre cette hypothèse à l’épreuve, il serait idéalement nécessaire d’examiner si, toutes choses égales par ailleurs, les femmes disposant d’un pouvoir plus important dans leur ménage sont moins à risque que les autres. Voilà qui semble difficile à mettre en oeuvre… Et pourtant, un groupe de chercheuses de l’université de Californie, Shelly Grabe, Rose Grose et Anjali Dust de l’université de Californie à Santa Cruz ont récemment relevé ce défi de façon fort ingénieuse. Tout d’abord, elles sont parties d’un constat: dans les pays du Sud, essentiellement agricoles, le pouvoir passe avant tout par l’accès à la propriété foncière. Elles ont dès lors profité de l’existence de programmes visant à donner des terres aux femmes dans deux pays différents (Nicaragua et Tanzanie) pour examiner leur effet sur la violence domestique. Dans les deux cas, un groupe “contrôle” de femmes ne bénéficiant pas de ces programmes a également été étudié. Les auteurs ont administré aux quatre groupes de femmes ainsi constitués une enquête évaluant d’une part le pouvoir dont bénéficiait les hommes dans leur ménage et d’autre part le degré de violences physiques (coups, étranglements, lancer d’objets,…) mais aussi psychologiques (insultes, intimidation, menaces…) dont elles étaient victimes.  Que révèlent les résultats? Ceux-ci sont représentés ci-dessous.
 Comme on peut s’y attendre, les femmes propriétaires ont le sentiment d’avoir davantage de pouvoir dans leur ménage que celles qui ne le sont pas (comme on le constate dans la figure ci-dessus). En ce qui concerne les violences physiques, on constate également qu’elle sont plus faibles chez les premières que chez les secondes mais sans que cette différence atteigne la signification statistique.  Pour ce qui est des violences psychologiques, l’effet n’est présent qu’en Tanzanie. Pas clair donc… En revanche, on constate des corrélations significatives entre le pouvoir du conjoint et la violence, qu’elle soit physique ou psychologique: plus le conjoint à du pouvoir, plus les femmes sont victimes de violences. Les auteurs parviennent de cette façon à valider un modèle statistique selon lequel la possession de terre influence le pouvoir relatif du conjoint sur la femme ce qui, à son tour, détermine la fréquence des violences. Ce modèle est représenté ci-dessous:
Malgré son intérêt, dont le moindre n’est pas de se pencher sur une population aussi peu étudiée en psychologie, cette recherche souffre de plusieurs limites: l’évaluation des violences est purement subjective et on ne peut pas exclure que les femmes qui ont été sélectionnées pour recevoir des terres diffèrent malgré tout sur certaines variables de celles qui n’en n’ont pas bénéficié. Ces variables pourraient être “confondues” avec la possession de terres. A l’examen du graphique ci-dessus, on ne peut qu’être frappé par la différence d’amplitude entre les différences de pouvoir entre femmes propriétaires et non propriétaires, qui sont fort importantes, et les différences de violence dont elles sont victimes qui sont faibles voire nulles.
Comblant en partie ces limites, les chercheuses ont également mené des entretiens avec ces femmes. Ceux-ci tendent à corroborer leurs hypothèses. Les femmes revendiquent le fait que la possession de terres leur donne davantage de pouvoir et les rend de ce fait moins vulnérables aux violences de la part de leur conjoint, comme l’illustre ce dialogue:
Enquêtrice: Est-ce que certaines femmes ont mis leur mari dehors [s’il les battaient]?
Réponses: Ici, pas encore, non.
E: Est-ce que les hommes s’en préoccupent?
R: Oui, ils ont peur. Et ceux qui ont maltraité leurs femmes avant ne le font plus maintenant.
En devenant propriétaires, les femmes ne sont plus perçues comme étant elles-mêmes la propriété de leur conjoint.  Ces analyses qualitatives tendent donc à corroborer le modèle statistique proposé.
Faut-il en conclure que le pouvoir des femmes est l’antidote à la violence conjugale? Si ce pouvoir joue certainement un rôle, il ne faut pas non plus négliger le fait que les violences peuvent également répondre au sentiment de menace que peut présenter pour le mari un pouvoir accru de la femme au sein du ménage. Ainsi, dans une étude menée en Inde (Krishna et al., 2010), l’un des pays les plus touchés par les violences conjugales, sur plus de 700 femmes mariées sans emploi, on constate que le fait de trouver un emploi se traduit par une augmentation importante des violences (+ 80%) à leur égard par rapport au groupe contrôle qui reste sans emploi. De même, lorsque leur mari perdait son emploi, les violences augmentaient également (+ 70%). La remise en cause du pouvoir relatif du mari, et d’un système patriarcal au sein du couple, est donc également source de violences. Ce type de dynamique explique peut-être pourquoi différences de pouvoir et différences de violences ne sont pas de même amplitude dans l’étude de Grabe et ses collègues, comme si le pouvoir accru de la femme au sein du couple déclenchait des forces contraires, qui s’annulent en partie.
La relation entre pouvoir au sein du couple et violences est donc éminemment complexe. Elle semble s’apparenter à un jeu de vases communicants qui doit petit à petit trouver un nouvel équilibre. Une chose est certaine: sans pouvoir, confronter le conjoint violent ne s’apparente souvent qu’à une chimère.
Références
Abrahams, N., Devries, K., Watts, C., Pallitto, C., Petzold, M., Shamu, S., & GarcÍa-Moreno, C. (2014). Worldwide prevalence of non-partner sexual violence: a systematic review. The Lancet383(9929), 1648-1654.
Aizer, A. (2010). The gender wage gap and domestic violence. The American economic review100(4), 1847.
Grabe, S, Rose, G., & Dutt, A. (2015). Women’s Land Ownership and Relationship Power: A Mixed Methods Approach to Understanding Structural Inequities and Violence against Women.Psychology of Women Quarterly, 39, 7-19.
Krishnan, S., Rocca, C. H., Hubbard, A. E., Subbiah, K., Edmeades, J., & Padian, N. S. (2010). Do changes in spousal employment status lead to domestic violence? Insights from a prospective study in Bangalore, India. Social science & medicine70(1), 136-143.

Olivier Klein

Professeur ordinaire

Head of CeSCuP

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